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Changer de refrain au sujet de la musique au travail

Temps de lecture: 7-9 minutes

Votre patron regarde les chiffres du dernier trimestre. Il constate que la productivité n’est pas à son meilleur. Les impacts sont nets sur les ventes de l’organisation. De ce fait, Thomas essaie de trouver des solutions afin de rehausser la performance de son groupe d’employés. Pour ce faire, il y va d’une manœuvre audacieuse.

Les employés de terrain avaient l’habitude de réaliser leurs tâches avec une musique de fond. Bien que cette ambiance soit fortement appréciée par la grande majorité des collègues, les dirigeants ont pris conjointement la décision de retirer la musique de l’environnement de travail, jugeant que ça déconcentrait les travailleurs et que ça nuisait à leur productivité.

Résultat? Les membres de l’équipe sont très en colère.

Est-il juste de déterminer que la musique soit le seul facteur responsable de la baisse de régime organisationnelle? Aurions-nous pu se pencher plus sérieusement sur les facteurs qui sont nuisibles en interrogeant directement les travailleurs qui sont sur le terrain? Certainement. Ça aurait pu éviter bien du mécontentement.

Pour ma part, je voulais valider si les dirigeants font fausse route en associant la musique à la déconcentration et à la contre-productivité en organisation.

Est-ce que la musique affecte l’attention des employés?

Parmi les chercheurs qui ont étudié la relation entre la musique au travail, l’attention et la performance, Yi-Nuo Shih doit être considéré comme l’un des plus grands contributeurs.

En 2009, Shih et ses collègues découvraient que l’attention à la tâche pouvait varier, et ce peu importe la méthode préconisée quant au bruit ambiant (silence, musique avant de débuter la tâche ou musique pendant la tâche). Cette étude pilote était réalisée dans des bureaux dans lesquels les employés réalisaient des tâches routinières.

Globalement, dans les environnements de travail où le silence est impossible à obtenir, écouter de la musique avant de débuter une tâche apportait de meilleurs résultats.

En moyenne, les résultats étaient inférieurs au niveau de l’attention lorsque les employés écoutaient de la musique pendant l’exécution du travail. En revanche, dans les faits, les résultats pouvait affecter les travailleurs individuellement dans les deux extrêmes, soit positivement ou négativement.

Il n’y avait donc pas de consensus.

En 2011, Shih et ses collègues reviennent à la charge avec une autre étude et veulent voir si certains genres musicaux pouvaient affecter l’attention et la concentration des participants.

Ils ont remarqué que ce n’est pas le style de musique qui doit être considéré comme un point tournant, mais bien de prendre en compte les goûts musicaux de sa force de travail.

Lorsque des participants entendaient des chansons qu’ils détestaient ou qu’ils adoraient, elles affectaient négativement leur concentration. Nous pouvons donc constater que les deux extrêmes (amour et haine) ont des conséquences négatives sur l’attention des participants.

En même temps, je trouve que ça fait du sens. Dans mon cas, les deux groupes/artistes que j’aime le plus au monde, c’est Eminem et Avenged Sevenfold. Je m’imagine déjà entendre le son de leur musique à mon travail. Il est vrai que si j’entendais Lose Yourself pendant mon quart de travail, je me mettrais à chanter le refrain, ce qui serait contre-productif, autant que si je me mettais à faire du air guitar sur le solo de Synyster Gates dans la chanson I won’t see you tonight.

En revanche, si je concevais une playlist qui contient des chansons de groupes que j’aime, sans que je sois particulièrement en amour avec eux (p. ex. Linkin Park, Three Days Grace), alors je serais quand même dans un état d’esprit positif, tout en conservant une concentration et une performance optimales.

Par rapport à l’attention associée à la musique, Shih et ses collègues (2012) ont réalisé une expérience contrôlée dans un laboratoire. Les auteurs ont mis sur pied deux groupes différents qui s’apprêtaient à vivre deux types d’expérience subséquentes. Le groupe A devait réaliser des tâches cognitives dans un environnement de travail normal (sans bruit) pour terminer avec de la musique avec paroles. Le groupe B débutait de la même façon, pour conclure avec de la musique sans parole.

Dans les deux groupes, l’attention était réduite à la suite de l’entrée en scène de la musique. En revanche, la différence était moins marquante dans le groupe qui devait composer avec de la musique sans parole.

Ce faisant, nous pourrions considérer la sélection de chansons instrumentales (sans parole) lorsque viendra le temps de créer une liste de lecture avec les camarades.

En 2016, Shih et ses collègues ripostent lorsqu’ils ont voulu voir le lien entre les sentiments vécus par les travailleurs à la suite de l’écoute d’une chanson sur son attention au travail.

Les employés qui se sentaient aimés à la suite de l’écoute d’une chanson avaient de meilleures performances de concentration.

En revanche, les employés qui se sentaient tristes ou extrêmement tristes après avoir écouté une chanson voyaient leur concentration diminuer significativement et réalisaient davantage d’erreurs que les autres.

Fait intéressant, Une étude de Burkhard et ses collègues (2018) a démontré qu’il n’y avait aucun impact négatif significatif de la musique sur les tâches cognitives modérées.

À l’aide d’un test d’électroencéphalographie (EEG), ils ont mesuré les activités électriques dans le cerveau, en comparant la réalisation de tâches cognitives dans le silence et celles avec de la musique ambiante.

Aucune différence marquante n’a été notée.

Les dirigeants devraient tout simplement s’assurer que les chansons qui sont sélectionnés pour jouer dans l’environnement de travail ne sont pas fortement détestées par l’un des travailleurs.

La meilleure façon d’éviter cela est que les employés participent activement à la conception d’une liste de lecture prédéterminée, afin d’éviter les désagréments.

La musique n’a pas juste du négatif

Dans une étude de Haake (2011), l’auteure démontre que la musique n’est pas seulement une source de distraction négative, mais elle peut être également positive. Donner la chance aux travailleurs de choisir leur musique permet à ceux-ci de se libérer de pensées stressantes reliées au travail, à leur quotidien, mais aussi de les garder concentré et inspiré.

Pour beaucoup d’employés, la musique est une forme de thérapie, une façon de s’identifier et de s’affirmer comme individu.

Dans une étude qui a eu lieu dans quatre organisations de conceptions de logiciels sur une période de cinq semaines, Lesiuk (2005) voulait évaluer les effets positifs de la musique sur la performance des employés.

L’auteure a découvert que la musique jouait un grand rôle dans la motivation, la créativité et l’apprentissage des travailleurs.

Il faut aussi prendre en compte que dans des tâches redondantes, le temps peut avoir l’air d’une éternité. C’est alors que la musique agit comme source de motivation afin que le temps passe plus vite, mais aussi dans l’optique d’accomplir plus de choses en moins de temps.

Quoi faire pour les environnements de travail qui adoptent déjà la musique?

Je considère que cela pourrait être dangereux pour la performance organisationnelle et le climat de travail de retirer la musique dans les lieux de travail où elle est déjà présente.

Les organisations qui prennent la décision de retirer la musique des environnements de travail auront à composer avec des réponses négatives de la part de leurs employés (Lesiuk, 2005). Ceux-ci auront généralement une baisse au niveau de leur humeur et de la qualité de leur travail, sans compter qu’ils passeront plus de temps qu’à l’habitude à accomplir leurs tâches quotidiennes.

Retirer la musique à des employés qui sont habitués de l’utiliser depuis des années, c’est comme décider de retirer du salaire, des avantages sociaux ou des bonis déjà acquis.

Les employés vivront cela comme une injustice.

Les introvertis réagissent-ils différemment des extravertis?

D’une part, dans l’étude de Furnham et Bradley (1997), les introvertis semblent moins bien tolérer les bruits agressants que leurs collègues extravertis. Les introvertis ont besoin de se concentrer pour être dans un état optimal. Une musique traditionnelle sera la bienvenue si le bruit ambiant n’est pas tolérable.

Par exemple nous pourrions penser à un environnement d’usine dans lequel des scies tournent à longueur de journée, sans oublier les coups de marteau, les chariots élévateurs qui passent sans arrêt et les gens qui parlent fort pour se faire entendre.

Justement, Uhrbrock (1961, cité dans Furnham & Bradley, 1997) avait avancé dans son article de l’époque que « les employés d’usines préfèrent travailler où il y a de la musique plutôt qu’aux endroits où il n’y en a pas ».

Dans le cas d’employés de bureau qui ont besoin d’une concentration maximale pour mémoriser des trucs ou pour réaliser des tâches cognitives, nous voyons en effet une distinction entre les introvertis et les extravertis qui sont exposés à la musique, ces derniers obtenant de meilleurs résultats en moyenne. Cependant, nous remarquons que dans un endroit silencieux, les deux groupes obtiennent des résultats similaires, même que deux des trois étapes de mémorisation seront mieux réussies par les introvertis.

Ensuite, l’étude de Cassidy et Macdonald (2007) s’intéressait aux préférences des personnalités introvertis et extravertis selon quatre styles ambiants différents (silence, musique relaxante, musique agressive et bruit ambiant). Ils sont arrivés à une conclusion similaire à l’article précédent.

Après que les participants aient eu à accomplir des tâches cognitives (p. ex. calcul mental), les auteurs ont constaté que les introvertis réagissaient moins bien au son que les extravertis. Dans la majorité des cas, la musique affectait les performances cognitives.

Cependant, dans trois des quatre exercices réalisés, la musique relaxante offrait de meilleures performances que le son ambiant naturel, donc dans le cas où le silence ne peut être obtenu. Dans tous les cas, la musique agressante et le bruit de fond étaient considérés nocifs pour la performance.

Prendre en compte le lieu et le type de travail

Toutefois, il est important de noter que les études ont été réalisées dans un environnement de bureau dans lequel une concentration optimale est requise. Tel que nous l’avons vu précédemment, les tâches répétitives demanderont une motivation supplémentaire qui pourra être comblé par la présence de la musique.

Pour le plaisir de confirmer les propos avancés, j’ai décidé de demander l’avis de mes abonnés sur Facebook via un sondage par rapport à la musique en milieu de travail. Les résultats sont sans équivoque. Ce sont près de 90% des répondants qui sont en faveur de la musique au travail en raison de la motivation qu’elle procure.

Cette statistique vient confirmer la pertinence de la musique au sein des organisations, surtout dans des situations où des tâches cognitives complexes ne sont pas requises, ou encore que le son ambiant soit dérangeant pour les travailleurs.

L’importance de différencier les types de travail dans le choix d’adopter ou non la musique est bien exprimée par la journaliste Stéphanie Dupuis :

« Si tu travailles chez Jean Coutu et que ton emploi est plutôt répétitif, alors je dis oui à la musique. Mais si tu travailles dans un bureau en tant que journaliste, tu as besoin de toute ta concentration. Dans ce cas-là, c’est non. »

Liste de vérification

Pour faciliter la tâche des gestionnaires afin de mesurer la pertinence d’ajouter de la musique à votre ambiance de travail, voici la liste principale des éléments à prendre en considération :

☐ Personnalité de la force de travail (introverti, extraverti)
☐ Nature de la tâche (cognitive, mécanique, répétitive, etc.)
☐ Ambiance naturelle (silence, bruit, etc.)
☐ Type de musique (avec paroles, instrumentale, etc.)
☐ La musique et les émotions (joie, tristesse, etc.)
☐ Goûts musicaux (chansons adorées, détestées, etc.)
☐ Histoire de la place de la musique au sein de l’organisation

Conclusion

Dans la majorité des cas, les environnements silencieux apportent une concentration supérieure à ceux qui intègrent la musique. Dans la réalité, il est impossible pour de nombreuses organisations de travailler dans le silence.

Il suffit de penser aux usines de production.

Dans ce cas-ci, selon les recherches énumérées ci-dessus, il pourrait être intéressant de faire participer les employés à la création d’une liste de lecture afin d’augmenter leur niveau d’attention, et de leur performance par le fait-même.

Dans le même ordre d’idée, pour les entreprises qui font déjà jouer de la musique sur leur lieu de travail, les gestionnaires devront y penser un instant avant de retirer la musique du lieu de travail, puisque des réactions négatives pourraient survenir, ce qui affectera directement le climat et la productivité habituelle.

Ils devront être prêts à gérer cela.

 

Références

Burkhard, A., Elmer, S., Kara, D., Brauchli, C., & Jäncke, L. (2018). The Effect of Background Music on Inhibitory Functions: An ERP Study. Frontiers in Human Neuroscience, 12, 1-12. doi:10.3389/fnhum.2018.00293

Cassidy, G., & Macdonald, R. A. (2007). The effect of background music and background noise on the task performance of introverts and extraverts. Psychology of Music, 35(3), 517-537. doi:10.1177/0305735607076444

Furnham, A., & Bradley, A. (1997). Music while you work: The differential distraction of background music on the cognitive test performance of introverts and extraverts. Applied Cognitive Psychology, 11(5), 445-455. doi:10.1002/(sici)1099-0720(199710)11:53.3.co;2-i

Haake, A. B. (2011). Individual music listening in workplace settings. Musicae Scientiae, 15(1), 107-129. doi:10.1177/1029864911398065

Huang, R., & Shih, Y. (2011). Effects of background music on concentration of workers. Work, 38, 383-387. doi:10.3233/wor-2011-1141

Lesiuk, T. (2005). The effect of music listening on work performance. Psychology of Music, 33(2), 173-191. doi:10.1177/0305735605050650

Shih, Y., Chien, W., & Chiang, H. (2016). Elucidating the relationship between work attention performance and emotions arising from listening to music. Work, 55(2), 489-494. doi:10.3233/wor-162408

Shih, Y., Huang, R., & Chiang, H. (2012). Background music: Effects on attention performance. Work, 42, 573-578. doi:10.3233/wor-2012-1410

Shih, Y., Huang, R., & Chiang, H. (2009). Correlation between work concentration level and background music: A pilot study. Work, 33, 329-333. doi:10.3233/wor-2009-0880

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